Comic Shouwa-shi – Un peu d’astuce, d’espièglerie, c’est la vie d’Mizuki

Connaissez-vous Shigeru Mizuki ? Étant donné que l’Internet a pas mal parlé de son malheureux décès en novembre dernier, il serait plutôt étonnant que vous ne le connaissiez pas, mais pour rappel, ce mangaka né en 1922 est l’auteur de plusieurs manga classiques, dont le plus connu reste encore aujourd’hui GeGeGe no Kitarou. Le bonhomme est un spécialiste des youkai, ces monstres appartenant au folklore japonais (et servant de thème au manga évoqué ci-dessus), mais il s’est aussi illustré dans le domaine du manga historique, avec des œuvres comme Gekiga Hitler (une biographie d’Hitler), Souin Gyokusai Seyo! (où il partage ses expériences en tant que soldat pendant la seconde guerre mondiale), ou encore celle dont je vais parler aujourd’hui, Comic Shouwa-shi. Notez que je n’ai malheureusement encore rien lu d’autre de Mizuki (je répare ça bientôt, promis), donc j’espère ne pas dire de bêtises en parlant de son style et de ses autres œuvres, et si j’en dis n’hésitez pas à me le faire remarquer.

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Non, ce n’est pas Kojima dans quarante ans, c’est Mizuki.

Comic Shouwa-shi est en fait tout simplement un manga qui raconte l’histoire de toute la période Showa, qui s’étend de 1926 à 1989 (et qui correspond au règne de l’empereur Hirohito). C’est une période particulièrement longue et mouvementée, et que Mizuki a connu dans son intégralité, pour le meilleur et pour le pire. On y suit d’un part Mizuki dans sa vie personnelle de la naissance à la soixantaine, et d’autre part Nezumi Otoko, un youkai tout droit sorti de Kitarou, qui sera le narrateur du manga et qui nous présentera un peu tout ce qui se passe au Japon (et parfois en-dehors de celui-ci).

Le manga est paru au Japon entre 1988 et 1989 sous le nom de Shouwa-shi: Comic, directement en tankoubon (c’est-à-dire qu’il n’a pas été publié dans un magazine avant de sortir en librairie). Il y a huit volumes, chacun garni de très belles pages couleur. Une réédition est sortie plus tard sous le nom de Comic Shouwa-shi. En 2013, l’éditeur canadien Drawn & Quarterly commence à le sortir en Amérique sous le nom de Showa: A History of Japan. Il publiera l’intégralité du manga sous la forme de quatre volumes au format omnibus, en hardcover. Ce sont de beaux objets de plus de 500 pages chaque, la traduction étant généralement de qualité (il y a quelques petits ratages, m’enfin personne n’est parfait), et pour faire téléachat jusqu’au bout, je vais dire qu’ils valent bien leur prix. Notez que les pages couleur que j’évoquais précédemment se trouvent toutes à la fin du quatrième volume. J’ai vu que le manga était édité en France par Cornelius sous le nom de Vie de Mizuki, mais bien que ça semble être vraiment le bel objet (relié à la française et tout), il semblerait qu’il n’en soit sorti que trois tomes d’un peu moins de 500 pages, donc y’a pas le compte (et le dernier tome date de février 2014). Comme c’est celle que j’ai lu, je vais me baser sur l’édition américaine du manga et faire un paragraphe pour chaque tome.

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Le premier volume dit couvrir une période allant de 1926 à 1939, mais ce n’est pas tout à fait juste, le manga commençant un peu avant le début de la période Showa, avec le séisme de Kantou de 1923, qui aura des répercussions sur l’économie et la politique japonaise dans tout le début de la période Showa. Et la politique japonaise, à l’époque, on peut dire qu’elle n’était pas trop stable, avec moult tentatives de coups d’état et d’assassinats de premier ministres, et puis avec le début de la seconde guerre sino-japonaise, initiée par un Japon avide de conquêtes que Mizuki, en tant qu’auteur, n’hésite pas à attaquer là où ça fait mal. Bien entendu, on trouve aussi dans le manga les origines et les conséquences de la montée du nationalisme qui entrainera, entre autres facteurs, la participation du Japon dans la Seconde Guerre Mondiale. Cette période de 1926 à 1939 correspond aussi à l’enfance de Shigeru Mura (puisqu’il n’avait à l’époque pas encore le nom de plume par lequel on le connaît aujourd’hui). On voit donc ses plus jeunes années, comment il s’est imposé comme un gros dur dans son école, les mésaventures de son père avec l’argent, et puis aussi sa relation avec NonNonBa, une dame âgée qui avait toujours une histoire à partager et qui sera pour lui une grande source d’inspiration. Si j’étais sur la scène du Los Angeles Convention Center, je dirais « truly inspiring« , mais comme je me respecte encore un peu, on va éviter. Bref, c’est une période intéressante et trop méconnue du Japon que l’on découvre ici dans ses détails. Notez aussi que comme c’est l’époque où Shigeru était encore un enfant, c’était probablement celle qui était la plus floue pour lui, et c’est donc celle où l’on arrive le moins bien à se représenter à quoi ressemblait la population japonaise de l’époque. Notez que si vous êtes intéressés par le développement de la relation entre le Japon et l’Allemagne hitlérienne, ce dont Comic Shouwa-shi ne parle pas beaucoup, je vous conseille de lire Adolf ni Tsugu (L’Histoire des 3 Adolf, chez Tonkam), par Osamu Tezuka, tant qu’à rester dans les mangaka cultes. L’histoire qu’il raconte est fictive, mais le contexte qui l’entoure est bien réel.

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Mais revenons au sujet et intéressons-nous à ce second volume qui couvre la période allant de 1939 à 1944. Eh oui, 500 pages juste pour six années, mais d’un autre côté il y a des choses à dire, puisque c’est bien entendu la période de la Seconde Guerre Mondiale (et encore, pas dans son intégralité). On y suivra donc le jeu d’alliances du Japon, sa conquête progressive de tous les bouts de terre du Pacifique, et puis le jeu de bataille navale avec les américains qui va s’ensuivre. Du point de vue de Shigeru, c’est la période où il devient un adulte, et comme on a pu le voir vers la fin du premier tome… C’est un branleur. Très peu fiable et habitué des gaffes, il sera incapable de conserver un emploi bien longtemps, et préfèrera de toute façon passer son temps à paresser. Ces années d’insouciance arrivent toutefois bientôt à leur terme, puisque vers le milieu du tome, il va recevoir son avis de conscription. Du coup tout ce beau monde part à la guerre, ça lui apprendra les manières. Sauf que même à l’armée, Shigeru est incapable de respecter les ordres, et va aller jusqu’à demander à être envoyé sur le front à plusieurs reprises malgré les conseils et les avertissements de son supérieur, qui finira par exaucer son souhait. Et là l’enfer commence. C’est un tome très intéressant, une fois de plus, mais ici j’ai envie de dire que la trop bonne documentation de Mizuki lui a nui. En effet, il va nous parler une à une de toutes les batailles du Pacifique, ou presque, sans vraiment de carte claire pour se repérer et parfois dans le désordre chronologique, avec des noms d’officiers et de navires dans tous les sens, ce qui fait qu’il y a beaucoup d’informations, mais que celles-ci sont carrément indigestes. C’est donc un tome assez difficile à lire pour cette raison, mais les aventures de Shigeru qui entrecoupent ces cours d’histoire sont toujours très divertissantes, et nous offrent un peu de repos. Oui, ça fait bizarre dit comme ça, mais Shigeru est tellement indifférent à ce qui se passe autour de lui que ça détend un peu l’atmosphère, malgré tout.

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On en arrive au troisième tome, 1944-1953, qui nous raconte la fin très difficile de la guerre, et la période d’après-guerre. Quand je dis « très difficile », c’est parce que l’armée japonaise ne prête aucune valeur à la vie de ses soldats, et n’attend rien de mieux d’eux qu’une mort glorieuse pour le bien de l’empereur, pour inspirer les troupes. Le manga arrive très bien à retranscrire l’atmosphère horrifiante de cette période où le Japon est acculé, incapable d’avouer sa défaite et continue à sacrifier ses jeunes comme si ça allait résoudre quoi que ce soit. C’est une période pendant laquelle Shigeru va servir de balle de ping-pong à Charybde et Scylla : il ne fait qu’échapper de très peu à la mort certaine pour se trouver à nouveau confronté à un sort horrible. Tel un protagoniste de manga (tiens donc), il s’en sortira à chaque fois, et se retrouvera plusieurs fois seul survivant de son escouade. Il perdra un bras dans un bombardement et souffrira du paludisme jusqu’à la fin de la guerre. Et quand il rentre au pays, la situation n’est pas bien meilleure : la nation est ruinée, et il faut sérieusement qu’il se trouve un travail dans un Japon sur la paille, où les gens meurent de faim, littéralement. La fin de la guerre s’accompagne de la perte du statut divin de l’empereur, mais aussi du début de l’occupation américaine. C’est pour moi le meilleur tome du lot, celui qui réussit le mieux à nous permettre de nous représenter l’époque, à nous faire ressentir l’air du temps, si je puis dire, tout en conservant un trait plein de nuances. Par exemple, il voit l’occupation américaine d’un bon œil tout en pointant clairement du doigt les problèmes qu’elle a amené. Autre chose importante, c’est durant cette période que Mizuki va commencer à dessiner de façon professionnelle (pour du kamishibai). Le volume s’achève sur le départ de Mizuki pour Tokyo, où il vivra pour le reste de sa vie.

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Et on en arrive au quatrième tome, 1953-1989, qui nous montre un Japon qui se redresse et qui devient progressivement le pays que l’on connaît bien aujourd’hui. On y voit aussi Mizuki s’essayer au manga, suite à la perte d’intérêt du public pour le kamishibai. Cette nouvelle industrie ne paye pas grand monde, et quand elle paye c’est pas beaucoup. On est à l’époque des bibliothèques plutôt que des magazines : le revenu du mangaka est instable, et loin d’être assuré. Le salut et la sécurité économique lui viendront par le biais d’une offre du fameux magazine de manga alternatif, alors à peine fondé, Garo. Malheureusement, Mizuki ne parle pas en de grands détails de ce que c’est d’être mangaka à l’époque, du processus créatif ou même de l’aspect plus administratif de la chose, sauf pour dire que c’est un travail éreintant qui lui bouffe sa vie. Il parle par contre pas mal de ses assistants (dont certains deviendront par la suite célèbre). Mais bref, on voit Mizuki devenir un père de famille, et ne plus trop avoir de soucis. C’est donc un volume qui va mettre plus encore l’accent sur l’histoire du Japon de l’époque, les affaires et les scandales qui ont marqué le pays, tout ce genre de choses. C’est une fois de plus un récit d’un grand intérêt, et qui se conclut sur le début de l’ère suivante (Heisei), et sur un chapitre où Shigeru Mizuki nous donne directement son point de vue sur ce qu’il a vécu et envoie un message vers les générations futures, un peu en mode « never forget » mais tout en offrant quelques pistes de réflexion intéressantes. Cette conclusion s’inscrit en plus dans la continuité du reste du manga : Mizuki était d’abord un jeune qui n’en avait pas grand-chose à faire de ce qui se passait autour de lui, puis au fur et à mesure qu’il vieillissait, il s’est intéressé de plus en plus à ce qui l’entourait en général. Et pour sortir de la diégèse, comme je l’ai déjà dit, ce quatrième et dernier tome se conclut en nous offrant toutes les pages et les doubles-pages couleur, souvent superbes, présentes dans la première édition du manga.

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L’image est recadrée là, mais en fait ils regardent un marathonien pendant les JO de Tokyo de 1964.

J’ai là surtout présenté ce que vous pouvez vous attendre à trouver en lisant Comic Shouwa-shi, ou Showa: A History of Japan, ou Vie de Mizuki. J’ai considéré que ça n’était pas spoiler, puisque bon, c’est du biographique, donc si je vous dis qu’à la fin de la guerre Mizuki est toujours en vie, logiquement vous n’êtes pas surpris. Et puis bon j’ai pas spoilé le plus important : qui c’est qu’a gagné la seconde guerre mondiale ? Donc tout va bien.
Du coup, pour conclure cette présentation, je vais parler un peu de mon ressenti et de mon avis au sujet du manga. Avant tout, parlons du dessin, car le style de Mizuki a, dans ce manga tout du moins, plusieurs facettes. D’un côté on a des personnages dessinés dans un style ayant très peu de respect pour l’anatomie humaine, caractéristique de Mizuki, et de l’autre côté on a des décors, des scènes et des personnages dessinés avec un soin du détail impressionnant. Enfin, on trouve ça et là des photos en noir et blanc, sur lesquelles Mizuki va parfois dessiner, par exemple pour refaire les visages de quelques personnages ou simplement pour ajouter un personnage comme Nezumi Otoko (le narrateur, pour rappel). La plupart du temps le tout marche très bien et est très clair à lire, mais parfois le mélange entre dessin et photo est un peu maladroit. Autant j’étais mitigé quand j’ai pour la première fois trouvé des photos parmi les dessins de Mizuki, autant au final je trouve que c’est assez représentatif du travail du mangaka sur cette saga. L’homme s’est documenté à fond pour se rafraîchir la mémoire et compléter les trous dans sa connaissance, et la présence de photos reflète ce gigantesque travail de documentation.

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Pour parler du manga en lui-même, j’ai beaucoup apprécié Comic Shouwa-shi, mais j’ai quelques défauts à pointer du doigt. D’abord, du point de vue de la structure, j’ai trouvé le manga un poil ambigu. En voyant les titres des chapitres, on se dirait que chaque chapitre correspond à un thème, mais souvent en plein milieu de chapitre on va partir sur quelque chose de complètement différent. Et encore, si tout ça était chronologique, ça irait, mais le narrateur n’hésite pas à sauter de plusieurs années en avant ou en arrière d’un coup pour montrer les causes ou les conséquences d’un évènement dont il a parlé, puis à revenir en arrière, en avant, bref, c’est un peu le foutoir. J’aurais préféré une délimitation thématique ou chronologique claire de ce dont chaque chapitre va parler, mais non. Du coup, Comic Shouwa-shi se présente plus comme un grand groupe de bulles d’information pas toutes connectées entre elles et présentées dans un ordre approximatif. Plutôt que de nous permettre de faire une frise historique des évènements marquants du Japon sous l’ère Showa, Comic Shouwa-shi nous peint le siècle par petites touches, à priori désordonnées mais qui finalement contribuent à nous permettre de nous représenter de façon claire chaque période. C’est une façon de faire que je trouve intéressante, mais qui n’aide pas à rendre le manga facile à lire, et j’avoue que le manga m’a fait piquer du nez à plusieurs occasions. Il n’empêche que c’est le genre de livre d’histoire qu’on aurait aimé avoir au collège, le genre qui vous fait aimer ce que vous apprenez, qui vous permet de véritablement comprendre une époque et de se la représenter, et je pense que c’est quelque chose de véritablement précieux.

Voilà qui est tout pour aujourd’hui, et désolé je viens de vous faire lâcher 100€ pour récupérer l’intégralité du manga (quoique, au contraire j’en serais fort honoré en fait). On se retrouve la semaine prochaine pour parler d’une lesbienne peu fréquentable, ou pas.

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2 réflexions sur “Comic Shouwa-shi – Un peu d’astuce, d’espièglerie, c’est la vie d’Mizuki

  1. Poyjo

    Yeah tu viens de me faire regretter d’avoir passé mon adolescence dans l’insouciance sans avoir jamais découvert ce manga. Bon ça n’aurait pas été possible mais ce serait génial si les ados qui suivent pourraient découvrir Comic Shouwa-shi.
    Du coup j’ai également envie de m’y mettre, aussi bien pour toucher du Shigeru Mizuki que parce que, t’as réussi à me donner envie de le lire :3.
    Dommage qu’il nous ait quitté mais merci de graver une fois de plus son nom dans la mémoire de ceux qui vont suivre !

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    1. Pegase

      C’est clair que c’est le genre de manga qu’on devrait mettre dans toutes les bibliothèques et dans les CDI de tous les collèges et lycées de France et d’ailleurs. En tout cas je suis très heureux de t’avoir donné envie de le lire ! 😀

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