Printemps 2019 : Le bilan blessé

Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes le 20 juillet. Il y a une poignée de jours a eu lieu une tragédie qui n’aura pas manqué de tous nous toucher profondément. Une attaque, sans doute même un attentat, qui a ravagé des décennies de travail et tué un nombre terrifiant de personnes dont les créations sont chères à nos cœurs, et qui via ces œuvres ont aidé énormément de gens, moi y compris.

Aujourd’hui, alors que je me suis remis à machinalement continuer l’écriture de ce bilan, je me suis aperçu que je n’étais pas satisfait de ce que j’écrivais, et qu’en l’état actuel des choses, publier un bilan banal et habituel sans chercher à mieux faire me serait insupportable. Résumer les accomplissements d’équipes qui ne feraient sans l’ombre d’un doute pas ce travail s’il ne les passionnait pas à quelques paragraphes de critiques et de compliments bon marché me semblerait, juste après ce qui s’est passé, particulièrement insultant. Cela même si Kyoto Animation ne fait pas partie des studios concernés par un billet sur les animes du printemps 2019. Alors brisons un peu le moule et, plutôt que de classer et de parler de séries dont je n’ai pas forcément envie de parler, évoquons sans ordre précis des œuvres marquantes de cette saison. Parlons d’animation, et parlons de ce qu’elle sait nous offrir.

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Ainsi, quand on se pose cette question ce printemps, on se tourne forcément en premier lieu vers Sarazanmai. Dernière création de l’hautement idiosyncrasique Kunihiko Ikuhara, l’anime nous renvoyait à un quartier d’Asakusa où, sur fond de conflit ouvert entre kappas et loutres, trois garçons apprenaient à vivre avec leurs petits secrets, leurs grands désirs, et leurs fratries contrariantes et contrariées. Là où le réalisateur de Shoujo Kakumei Utena et Mawaru Penguindrum nous avait habitués à l’allusion, Sarazanmai inaugure la nouvelle ère en affrontant ses problématiques de front, en 1v1 gare du Nord octogone improvisé sur les quais du RER. Ce à quoi les personnages font face, ce qui est parfois impossible à exprimer, se retrouve mis à nu et exposé autant à nous qu’aux autres personnages de la série, et au contraire on se frustrera parfois de voir certaines choses exprimées sans la moindre ambiguïté possible finalement quelque peu mises de côté.

Riche d’une esthétique si riche et unique que l’on pourrait vous présenter n’importe quelle capture d’écran de la série et que vous la reconnaîtriez tout de suite, Sarazanmai dose ses effets et sait exactement quand franchir la ligne entre comique et dramatique. La série de MAPPA et LapinTrack est en effet expressive à l’extrême, et n’a aucun mal à jongler avec ses humeurs et ses ambiances, avec une fluidité et une capacité d’adaptation qui ne peut qu’appartenir à l’animation. La série nous projette d’un flash-back chargé en émotions à une extraction musicale de boule du fion d’un kappa-zombie en passant par douze registres différents et sans jamais sembler hors-sujet.

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Et comme toujours chez Ikuhara, le motif répété finira par évoluer, l’irréparable brisera le cycle, et Sarazanmai se termine comme la plupart de ses séries avant elles : en beauté, mais en nous laissant un peu confus. Une large partie de l’intrigue reste sujette à interprétation, même si Ikuni nous fait le plaisir de faire répéter à son méchant « Je ne suis qu’un concept », soulignant avec humour le niveau de lecture attendu de la série. Quoique vous en retiriez, Sarazanmai interpelle, marque et satisfait. Elle nous offre, sans la moindre ombre de doute, quelque chose d’inédit et de profondément actuel, tout en s’inscrivant dans la continuité de l’œuvre d’un auteur dont le vocabulaire n’existe que grâce à, et pour, l’animation. Et dans la confusion et la fascination, elle ne peut que connecter ses spectateurs, nous. Une grande réussite.

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Mais malgré tout le côté « on plonge dans le boule de kappa-zombies pour leur voler leurs désirs », on a commencé avec une série assez sérieuse. Or, dans mon cas, une des choses qui m’a le plus profondément attaché à l’animation japonaise, c’est la comédie. Quand je me suis remis aux animes il y a une demi-douzaine d’années, ce sont celles-là qui m’ont le plus parlé : Baka to Test to Shoukanjuu, Seitokai Yakuindomo, mais aussi et surtout ma série préférée de tous les temps, le miraculeux Nichijou. La possibilité de me retrouver mort de rire pendant une demi-heure pratiquement ininterrompue, le sourire indécrochable de la tronche pendant deux cours entier, est quelque chose qui m’a, sur le moment, paru spécifique au médium. Que cette connexion soit justifié ou pas, la comédie est encore aujourd’hui un genre de prédilection pour moi dans l’animation, et si cette saison ne s’est pas montrée exceptionnelle dans le genre, quelques séries méritent mention.

Déjà, rappelons qu’est sorti ce premier avril un supplément à une des meilleures comédies récentes : Pop Team Epic de Bkub Ookawa. Toujours aussi shitposteuse et improbable, la série nous revient avec de la pâte à modeler, un shérif-Cthulu, Rambo et des bikers qui font des échanges Pokémon avec un câble Link. La version Black Tortoise est la meilleure et si vous pensez le contraire eh bien ma foi je suis pas votre prof de maths, c’est pas mon rôle de vous dire que vous avez tort.

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Sinon, en quelques mots, on pourra évoquer le fort joli et amusant Hitoribocchi no Marumaru Seikatsu, qui nous montre, sans tomber dans les chausse-trappes attendus des comédies avec ce genre de thème, la vie quotidienne d’une fille socialement inapte à un point qu’il serait juste de traiter de caricatural. Plus niché faute d’une diffusion légale mais plus intéressant à mon goût, on a aussi eu la très charmante comédie romantique Senryuu Shoujo, qui tourne autour d’un club de littérature où interagissent un ex-délinquant et une jeune fille qui ne sait s’exprimer qu’en senyuu (des haïkus où il n’y a pas besoin d’évoquer les saisons, en gros). Visuellement créative et capable de parler en filigrane, sans jamais rendre le ton trop grave, des problèmes de communication que peuvent avoir des adolescents, la série nous fait suivre ces deux amoureux qui s’ignorent plus ou moins et le casting d’excentriques qui les entoure.

Et c’est aussi cette saison qu’on retrouve Aggressive Retsuko, la série de Rarecho et Fanworks, qui, si elle parvient assez bien à renouveler son stock de thèmes, part cette fois un poil trop loin, mais ne manque pas au passage de donner un peu plus de relief à certains personnages (Kabae = MVP) et de nous rajouter une petite cargaison de nouveaux névrosés chantants, ce qui est toujours appréciable. Et à l’opposé de ce cynisme cartoonesque finalement très attachant tout de même, on trouve des séries où tolérance est maître mot, de la tranche de vie charmante et pleine de saveur, avec en tête de liste l’excellent Carole & Tuesday.

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Ouverte et fermée par des génériques fantastiques chacun à leur façon, la série nous raconte l’histoire de deux jeunes filles aux origines diamétralement opposées qui se rencontrent et décident de faire un bout de chemin en musique ensemble. L’une aux boucles blondes et à la guitare, l’autre avec une salopette et un synthé, elles vont faire des grands pas ensemble vers leur rêve de jouer leurs chansons à un grand public, dans un monde où toute la musique populaire est produite par des intelligences artificielles. Cherchant activement la simplicité, la série ne s’embarrasse pas des habituels obstacles à la progression de ses protagonistes et n’hésite pas à prendre quelques raccourcis pour fluidifier celle-ci.

L’animation est expressive, pleine de vie, expansive quand elle en a besoin, basée sur un world design frais, accompagnée par une bande-son riche et un casting incroyable de comédiens, et offre à la série une ambiance et une patte unique, se permettant un arc Nouvelle Star sans le moindre personnage oubliable. Je ne suis à l’heure actuelle qu’une boule vaguement humanoïde de hype à l’idée de voir où la série va aller à partir d’ici, mais Carole & Tuesday a déjà mérité sa place dans la mémoire pourtant parfois un peu courte du fandom sans avoir eu besoin de trop d’effets de manche, et on ne peut que l’en féliciter.

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Mais on aime aussi le média pour ses sagas longues, et la saison n’en a pas été avare. Qu’il soit question de la suite de Golden Wind avec son combat fantastique contre Metallica succédant directement au combat non moins réussi contre Notorious B.I.G., de la fin de Dororo avec son très intéressant et unique épisode 15 signé Osamu Kobayashi, de la suite étonnante de Black Clover avec un petit sakugakai à l’épisode 84, de la saison la plus réussie de L’attaque du titan d’attaque des titans (oups, disons Shingeki no Kyojin alors) à ce jour, du retour d’un One Punch Man sauvé par un animateur principal extrêmement prolifique et une webgem en soutien, du retour un peu diminué mais riche en hype de Diamond no Ace, de la suite toujours aussi stylée de Bungou Stray Dogs, du lancement de l’adaptation ambitieuse mais un peu case-par-case à mon goût de Kimetsu no Yaiba ou encore du retour d’Adachi avec le lancement de la plus que charmante adaptation de Mix, il y a de quoi faire un peu pour tout le monde.

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Alors oui, ce court bilan a un peu un goût d’excuses. À vous pour avoir avorté l’édifice trimestriel au profit de ce court rush incohérent, et à moi pour ne pas mieux arriver à organiser mes pensées à la suite de ce qui est arrivé. J’espère qu’à défaut d’en avoir retiré la moindre information cohérente, vous aurez saisi l’affect derrière ce billet. Aujourd’hui plus que jamais, il faut être conscient de la valeur de ce que l’animation japonaise, de ce que les artistes et toutes les petites mains derrière, ont pu apporter à chacune de nos vies.

Comme les autres, et plus encore, Kyoto Animation fait partie de ce qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui.

Merci à vous, merci du fond du cœur.

Une réflexion sur “Printemps 2019 : Le bilan blessé

  1. Raphaël

    Merci pour cette lecture.
    Est-ce que ça t’étonne que je préfère ce texte aux bilans habituels ?
    L’émotion y est pour beaucoup, bien sûr. Ce qui te fait vibrer a des chances de me faire vibrer moi aussi.
    Les bilans exhaustifs, c’est juste une auto-satisfaction masochiste, non ? Pouvoir dire d’avoir tout vu mérite-t-il des heures perdues devant de mauvais divertissements ?
    Plus de qualité, oui. Plus de sincérité, oui. Parce que s’adonner à sa passion doit rester un plaisir, aussi.
    Merci encore !

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